Une femme du monde avec Laure Calamy : un drame pour “questionner la prostitution” – Actus…

Laure Calamy et Cécile Ducrocq nous présentent “Une femme du monde”, premier long métrage de la réalisatrice. Un drame qui nous plonge dans le milieu de la prostitution et offre un beau personnage à la comédienne.

Quelques mois après avoir remporté le César de la Meilleure Actrice grâce à Antoinette dans les Cévennes, qu’elle illuminait de son énergie, Laure Calamy est de retour au cinéma. Au premier plan et devant la caméra de Cécile Ducrocq, créatrice de la série L’Opéra, qui l’avait dirigée dans le court métrage La Contre-allée, portrait d’une prostituée.

Après avoir reçu le César du Meilleur Court Métrage en 2016, elle passe au long sans changer d’actrice ni de sujet. Car Une femme du monde raconte l’histoire de Marie, prostituée vivant à Strasbourg et contrainte de trouver une solution lorsqu’elle se retrouve confrontée à des problèmes financiers. Un drame jamais misérabiliste ni moralisateur, que Cécile Ducrocq et Laure Calamy ont présenté au dernier Festival de Deauville avec un enthousiasme débordant, avant d’en parler ensemble à notre micro.

AlloCiné : Vous avez présenté le film en avant-première mondiale au Festival de Deauville, et votre enthousiasme était communicatif. On a senti une vraie joie d’être là, et de montrer le film à un public.
Cécile Ducrocq : Il y a une double-joie oui. D’une part le fait de retourner dans une salle, et même dans un festival, quand on sait tous ceux qui ont été annulés. Et puis aussi, en ce qui me concerne, c’est mon premier film. C’est super émouvant d’être face à une salle de 1500 personnes avec ce film que j’ai porté pendant cinq ans.

Est-ce que le long métrage est né lorsque vous avez fait le court “La Contre-allée”, récompensé aux César en 2016 ? Ou était-ce une première étape vers ce qui est devenu “Une femme du monde” ?
Cécile Ducrocq : Non, c’est vraiment là que le film est né. J’ai eu l’idée de ce personnage, une prostituée qui était en prise avec la réalité et avait du mal à exister, puis j’ai rencontré Laure, on a fait ce court… Il y a plein de choses que j’avais envie de mettre dedans, mais ça n’était il pas possible à cause du format.

Après le tournage du court métrage, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive un long, car j’avais encore envie de travailler avec Laure, et de pousser le personnage plus loin. De tirer les fils et l’emmener ailleurs. Parce que dans le court métrage, il y avait un côté où elle était dans son pré carré, avec son petit trottoir. C’était très bien, mais j’avais envie d’en faire une héroïne. Encore plus. De l’emmener ailleurs, de lui donner une dimension universelle, d’en faire une vraie héroïne, avec un bel imperméable.

Laure Calamy : C’est romanesque ! C’est une magnifique idée de Cécile cet imperméable, car ça devient un peu son armure. Il y a un truc de chevalière en armure, j’adore. Déjà à l’époque du court métrage, c’était quelque chose que j’avais envie de jouer, de questionner la prostitution. C’est quelque chose qui m’intéressait depuis longtemps.

A la fois parce que je suis une grande admiratrice de Grisélidis Real, prostituée suisse, peintre, révolutionnaire… Et et en même temps, à travers des films comme Mamma Roma ou Les Nuits de Cabiria, c’est vraiment quelque chose qui me hantait. Donc quand Cécile est arrivée et m’a proposé ce court métrage, c’était vraiment la rencontre de nos imaginaires à toutes les deux que, d’un coup, on allait pouvoir laisser se déployer. Et puis il y avait une joie de faire enfin ce film. Parce que cinq ans se sont écoulés entre les deux, c’était vraiment une aventure extraordinaire.

J’avais envie de jouer, de questionner la prostitution. C’est quelque chose qui m’intéressait depuis longtemps (Laure Calamy)

Cécile Ducrocq : Et c’est difficile aussi de monter un film sur un tel sujet. Je suis un peu naïve car, pour moi, ça n’est pas un film sur la prostitution. C’est un film sur une femme, un personnage que j’ai inventé, romanesque, qui traverse une histoire. Et il se trouve qu’elle est prostituée aussi, et tout d’un coup on est un peu rattrapés par le sujet.

En matière de financement, c’était quelque chose de très difficile et on me demandait pourquoi je voulais parler de cela, pourquoi j’allais en parler comme ça. Est-ce que c’était un film sur une mère ou sur une prostituée. Le film a été très long à monter.

Et puis vous abordez le côté social du fait d’être une prostituée aujourd’hui, avec la question des manifestations, des droits, de la dépénalisation. On n’est pas dans le cliché de la prostituée de cinéma.
Cécile Ducrocq : Oui. Il y a des grands films que j’adore. C’est vrai que le personnage de prostituée c’est un archétype du cinéma qui a été incarné par de grandes actrices. Il y a eu de très très beaux films, et ce sont toujours les mêmes que l’on cite, à savoir Mamma Roma et Les Nuits de Cabiria.

Mais cela correspond aussi à un fantasme d’homme sur la prostituée. Ce sont toujours des films où la prostituée cherche à s’en sortir, subit, et nous sommes quand même sur un regard masculin. Or je trouve que les prostituées, c’est quelque chose de très ordinaire et très quotidien, parce qu’on en voit tout le temps : j’habite en ville et il y en a à tous les coins de rue, donc j’ai l’impression d’avoir grandi. Elles sont dans les meubles et pourtant, on n’en parle jamais. Ce sont des grandes invisibles. Donc j’avais envie d’en parler à ma manière, c’est-à-dire d’une façon très concrète.

“Mamma Roma”, l’une des influences de Cécile Ducrocq et Laure Calamy :

Vous avez employé le terme “social”, et c’est vrai. Mais on est aussi dans le concret, quand on voit comment ces femmes vont, à un moment, chercher de l’argent. Comment elles vivent, reçoivent des clients. D’ailleurs la première scène était très importante. Moi si j’ai un fantasme si les prostituées, c’est ce qu’il se passe quand elle ouvre la porte et reçoit un client chez elle. J’ai beaucoup interrogé, mais je suis me suis aussi projetée en me demandant comment je ferais moi.

Et au final c’est très simple, un peu comme un médecin : “Qu’est-ce que vous avez ? Qu’est-ce que vous voulez ? Ok, alors déshabillez-vous et on va commencer.” Et il y a le “Vous me payez avant s’il vous plaît” parce que, contrairement au médecin, il y a des petites différences (rires) Je voulais vraiment aborder ce sujet de manière concrète et très ordinaire.

Vous parlez du regard, et le film le questionne à travers votre manière de filmer les corps et la vision que les gens ont des prositituées. Ce qui rejoint ce que vous disiez par rapport cinéma.
Cécile Ducrocq : Oui, je ne me reconnais pas dans le regard de la société et du cinéma sur les prostituées. Dans la société, ce sont des invisibles. Soit on ne les voit plus, et elles sont comme des arrêts de bus devant lesquels on passe. Soit on les juge. Soit, du point de vue des institutions et de la législation, on les met dans une situation complètement absurde où on tolère la prostitution mais on pénalise les clients. C’est-à-dire qu’on les met dans une situation dont elles ne peuvent se sortir. Ce que je ne trouve pas juste.

Laure Calamy : Je trouve qu’il y a un truc plus compliqué sur ce sujet. Il y a malheureusement plein de femmes qui ont un regard d’infantilisation par rapport aux prostituées. C’est la position des abolitionnistes, avec laquelle je ne suis pas du tout d’accord, et qui les voit toujours comme des victimes. Évidemment, on ne parle pas des prostituées qui sont dans des réseaux et qui sont des esclaves sexuelles. Ce que décrit Cécile, c’est vraiment une femme qui a choisi ce métier, qui l’assume, qui a envie, qui est épanouie, qui a trouvé son équilibre à l’intérieur de ça, qui mène la danse. Et je pense que c’est très important de savoir cela.

Elles ont une pensée. Ce sont des adultes. Quel que soit leur passé, parce qu’il y a tout le temps les mêmes arguments qui ressortent souvent, comme le fait que ce soient des victimes de viol : oui, mais il y a plein de victimes de viol qui font d’autres métiers. Chacun a sa résilience comme il le veut, et ça ne nous regarde même pas. À un moment donné, ce sont simplement des femmes libres. Dans une certaine mesure, car on n’accède jamais à la totale liberté.

Je ne me reconnais pas dans le regard de la société et du cinéma sur les prostituées (Cécile Ducrocq)

Mais cette femme là, elle a sa liberté à elle et je trouve que c’est ce qu’elle tente de transmettre à son fils. Et c’est ça qui est beau. Ce qui est beau, c’est que le fait qu’elle soit mère et dans cette relation où tout le monde peut se reconnaître puisqu’il est question de comment se comporter avec un ado qui commence à fumer des joints et se barrer en couilles.

Elle est comme toutes les mères et, d’un coup, on peut s’identifier à elle. Et on comprend alors les problématiques de la prostitution. Puisqu’on s’identifie à elle, on comprend tout un tas de choses. Aussi parce qu’on filme Marie dans des situations que tout le monde peut reconnaître, comme aller demander un crédit, faire des entretiens à l’école… Elle est une femme comme les autres.

C’est aussi en cela que le film joue avec les clichés et les attentes. On imagine par exemple qu’elle va cacher son métier et que cela va finir par se découvrir, mais non. Elle l’assume totalement, et il n’y a pas d’explication sur ce qui l’a menée à ça.
Cécile Ducrocq : C’est une femme qui se bat pour son fils, mais jusqu’où va-t-elle aller ? Et ce qui m’intéresse, c’est qu’elle se bat pour son fils, mais qu’elle est ce qu’elle est. Et moi j’ai envie d’être avec elle. Envie de la voir face à un banquier, qu’elle lui rentre dedans avec humour. Envie de voir, avec Bruno, le directeur du bordel, comment elle va s’en sortir et se faire embaucher.

Elle est drôle, elle a de la force, elle a un cœur. Mais elle est border, sinon elle serait trop gnan-gnan. Et c’est ce qui m’intéresse avant tout. Ce personnage et sa dimension romanesque. Ou “Bigger than life”, comme disent les Américains. Il y a, à la fois, un côté réaliste, et en même temps non. En vrai, il n’y a pas beaucoup de femmes qui vont aller faire chanter un mec. Elle fait des trucs extraordinaires aussi, à son échelle. Elle ne saute pas des avions comme Bébel, mais elle va quand même aller menacer un mec dans un parking le soir.

Il y a en effet un bel équilibre dans le film, car nous sommes en empathie avec elle, sans forcément être d’accord avec ses actes.
Laure Calamy : Oui, complètement !
Cécile Ducrocq : Ce qui est intéressant, ce sont les personnages complexes. Et cela rejoint ce qu’on disait tout à l’heure, à savoir qu’il n’y a pas un regard masculin sur la prostitution et un regard féminin. Il y a un regard masculin dans la manière de filmer, car les films sur la prostitution ont souvent été réalisés par des mecs. Mais le jugement que l’on peut avoir sur elle est autant masculin que féminin.

Laure Calamy : Dans le film de Pasolini [Mamma Roma], elle a un panache, elle a quelque chose par exemple. Et moi j’aime qu’il y ait des choses border dans le personnage de Marie. Quand vous dites on n’est pas d’accord avec elle, il y a notamment ce passage et ses propos sur les prostituées noires.

La phrase est assez choquante lorsqu’on l’entend !
Laure Calamy : Mais oui. Et après elle explique pourquoi, mais il y a un espèce de truc limite et j’aime bien que ce soit comme ça. Ça n’est pas une histoire de survie vraiment, mais lorsque les gens sont dans la merde, il y a un moment où tu rétrécis le champ de vision à des endroits. Je trouve hyper beau de le raconter. C’est impoli mais c’est la vie en fait.

C’est l’être humain qui doit se dépatouiller avec ses pensées, l’éthique qu’il veut avoir, le fait qu’il lâche à des moments et tout d’un coup revient, les scrupules qu’on a, la morale…

Cécile Ducrocq : Ah la morale de Marie c’est assez intéressant (rires)
Laure Calamy : Mais oui c’est intéressant. Et on se demande ce qu’elle a vécu même si, au final, on s’en fout. On n’a pas besoin d’explication. On voit cette nana aux prises avec tout cela, et c’est impoli dans la manière de la regarder. Mais ça j’aime beaucoup.


OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Laure Calamy et Cécile Ducrocq au Festival de Deauville

J’imagine que vous avez fait beaucoup de recherches et rencontré plusieurs personnes pour, à la fois, écrire le personnage et raconter ce qu’elle peut vivre.
Cécile Ducrocq : Oui bien sûr. Nous avons rencontré des prostituées ensemble et j’ai vu des choses, mais il y a aussi l’imaginaire qui s’emballe ensuite. À partir de tout ça, il ne fallait pas impérativement coller à la réalité, puisque j’ai complètement inventé le personnage de Marie aussi.

C’est un film de personnage, et l’idée est de se mettre à sa place : qu’est ce qu’elle ferait dans cette situation ? Je n’avais pas besoin d’aller voir une prostituée pour lui demander ce qu’elle ferait si elle devait aller demander un prêt. Je l’imagine et je me vois aller chez mon banquier, avec mes bulletins de salaire. Sauf que là, elle n’en a pas (rires) L’imagination était importante, car le film ne se veut pas ultra réaliste.

Vous avez pu apporter des choses au personnage, pendant l’écriture ou sur le plateau, Laure ?
Laure Calamy : Sur le plateau, oui, beaucoup.
Cécile Ducrocq : Mais pas tant au moment du scénario, car je l’ai écrit toute seule. On se voyait de temps en temps, mais Laure était aussi sur ses films. Et sur le plateau, il y avait des choses dont tu me disais ne pas être sûre, mais c’était surtout dans la mise en scène que j’avais un appui, ce qui est super pour moi. Laure elle vient du théâtre, donc elle a une grande connaissance du jeu, d’elle-même, de son partenaire…

Même par rapport au fils. Par rapport à Nissim Renard : il a 17 ans et avait déjà fait des films, mais là c’était son premier rôle dramatique, et il y a des fois où je galérais et n’y arrivais pas. Mais tu m’as aidée en me faisant comprendre que je ne devais pas attendre un résultat tout de suite, qu’il fallait que je passe par telle et telle chose. Et puis il y avait les gestes, les attitudes. Je ne sais pas comment Laure se prépare pour un rôle, mais elle le vit entièrement et avait aussi fait beaucoup de recherches elle-même. Donc elle avait des idées sur son personnage, des gestes, des attitudes, de réflexions. Elle a beaucoup apporté.

Marie, je la comprends quand je la joue. Toutes les idées viennent en jouant (Laure Calamy)

Laure Calamy : J’avais effectivement lu des choses. Grisélidis m’a énormément nourrie, comme je le disais tout à l’heure. Et même si le personnage est complètement différent, j’avais l’impression que, dans la relation avec ses clients, elle se vit comme une soignante. Il y a aussi des clients avec qui elle échange des livres, écoute de la musique. Tout ça c’est magnifique. Comme elle parle de son métier, comment elle le pratique, même s’il y a des choses difficiles.

Mais tout se passe principalement sur le tournage. Bien sûr qu’on a des idées sur des choses, mais c’est vraiment en traversant les situations qu’on les comprend. Avec une vraie profondeur. Tout le relief apparaît là. Je ne sais pas, à l’avance, ce que cela va donner que de jouer avec Nissim et mes partenaires. Je ne peux pas le prévoir et c’est tout ce qui va se construire au fur et à mesure du tournage. Et Marie, je la comprends quand je la joue. Toutes les idées viennent en jouant.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Deauville le 7 septembre 2021

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