Le Prestige sur Netflix : et si c’était le meilleur film de Christopher Nolan ? – Actus Ciné

Le Prestige sur Netflix : et si c’était le meilleur film de Christopher Nolan ? – Actus Ciné

Disponible sur Netflix depuis le 1er octobre, “Le Prestige” n’est pas le plus gros succès de la carrière de Christopher Nolan. Il pourrait pourtant s’agir de l’un de ses meilleurs films, si ce n’est du meilleur.

Warner Bros. Pictures

ATTENTION – “Le Prestige” fonctionne comme un tour de magie. Or, l’article ci-dessous contient des spoilers dans la mesure où il révèle quelques-uns de ses trucs. Veuillez donc passer votre chemin pour que la surprise soit totale. Pour les autres, rendez-vous après la bande-annonce du film, disponible sur Netflix depuis ce jeudi 1er octobre.

En 2006, Christopher Nolan n’est pas encore ce réalisateur capable de réunir grand public et cinéphiles exigeants avec des blockbusters originaux dans lesquels il bâtit lui-même des mondes où il brasse ses obsessions, et sur qui Hollywood compte pour sauver le cinéma. Repéré par quelques curieux grâce à Following, il a fait forte impression avec son redoutable Memento qui l’a conduit jusqu’à la cérémonie des Oscars, où il était en lice pour la statuette du Meilleur Scénario Original. Puis le solide remake d’Insomnia et le prometteur Batman Begins ont prouvé qu’il était capable de jouer le jeu des studios, celui de la Warner en l’occurrence, sans se fourvoyer ni laisser de côté les thèmes récurrents de son œuvre. Après avoir ressuscité l’Homme Chauve-Souris en l’ancrant dans son époque, celle de l’Amérique post-11-Septembre, le Britannique s’apprête à remettre le couvert avec The Dark Knight mais s’offre un intermède magique en même temps que la concrétisation d’un projet de longue date.

Paru en 1995, “Le Prestige” ne met pas longtemps à attirer l’attention des producteurs anglo-saxons, et un candidat se dégage au début des années 2000 : Sam Mendes. Après un coup d’essai aux allures de coup de maître avec American Beauty, lauréat de cinq Oscars dont ceux du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur, le metteur en scène pense avoir trouvé le sujet de son deuxième long métrage. Mais c’était sans compter sur Newmarket Films, qui décroche la timbale in extremis avec son poulain, un certain Christopher Nolan. Alors que Christopher Priest, l’auteur du roman, n’avait jamais entendu parler de lui, une copie VHS de Following est expédiée chez lui et le coup de foudre est direct. Désireux de soutenir une nouvelle tête, il jette son dévolu sur son compatriote et la découverte de Memento ne fait que le conforter dans son choix. De son côté, le cinéaste est séduit par le livre et commence à plancher sur son adaptation avec son frère et co-scénariste Jonathan lorsque le projet lui est confié.

La post-production d’Insomnia en retarde une première fois le coup d’envoi et Christopher Nolan compte s’y replonger au début de l’année 2003. Mais Batman s’en mêle lorsque la production de Begins s’accélère et contraint le réalisateur à y renoncer une seconde et dernière fois. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant d’apprendre que la concrétisation du Prestige a été l’une des conditions de son retour derrière la caméra pour les besoins de The Dark Knight, car le long métrage repart très vite de l’avant fin 2005 et s’offre un duo de choc en guise de têtes d’affiche, puisque le récit oppose Hugh Jackman à son Bruce Wayne, Christian Bale. Michael Caine, Scarlett Johansson et Rebecca Hall rejoignent également l’aventure, et le cinéaste parvient à convaincre un David Bowie initialement réticent d’endosser le rôle de Nikola Tesla, en lui expliquant à quel point son aura et sa personnalité hors du commun seraient parfaites pour la place qui lui est réservée dans le récit. Le tournage débute à Los Angeles le 19 janvier 2006, trois jours après l’achèvement de la version finale du scénario, et neuf mois tout juste avant la sortie américaine, le 20 octobre de la même année.

En France, c’est le 15 novembre que les spectateurs découvrent cet affrontement entre deux prestidigitateurs désireux d’être les meilleurs, dans l’Angleterre victorienne. Mais son box-office est loin d’être magique. Confronté, entre autres, à Casino Royale, qui débarque avec fracas dans les salles hexagonales la semaine suivante, Le Prestige ne réalise que 190 151 entrées. En tout. Soit moins que Memento et Insomnia. Les 109,7 millions de billets verts qu’il engrange dans le monde lui permettent de rentabiliser les 40 de son budget, mais pas d’en faire une succès retentissant. A l’époque, et jusqu’aux sorties respectives d’Interstellar puis Tenet, il s’agit même de son opus le moins bien noté sur le site Rotten Tomatoes, avec “seulement” 71% de critiques positives. Mais le temps semble avoir joué en sa faveur et permis de redorer son blason. Sans aller jusqu’à parler de réhabilitation, car il n’a jamais vraiment été détesté, sa cote d’amour semble avoir grandi, et il apparaît même comme l’un des meilleurs opus de son auteur. Si ce n’est le meilleur.

MAGIE, MAGIE, ET VOS CINÉS ONT DU GÉNIE

Le Prestige, c’est donc l’histoire de Robert Angier et d’Alfred Borden, deux illusionnistes surdoués d’abord unis par cette envie commune de se dépasser et redéfinir leur art, puis opposés lorsqu’un événement tragique marque le début d’une rivalité qui ira jusqu’à leur échapper. Comme dans le livre de Christopher Priest, nous sommes ici face à un récit à deux voix, avec des points de vues qui se succèdent, se répondent et s’opposent, pour mieux remettre nos certitudes en question. Si Christopher et Jonathan Nolan conservent les journaux intimes, centraux dans le roman, comme éléments de dialogue entre les protagonistes et les temporalités, la structure change radicalement : “Trouver les équivalents cinématographiques de ces procédés littéraires [les points de vue changeants, l’idée des journaux dans les journaux et des histoires dans l’histoire, ndlr] a été très complexe”, explique le metteur en scène dans un article publié par Variety en décembre 2006. Quatre années de travail ont en effet été nécessaires pour parvenir à ce résultat, abordé comme un tour de magie.

“Chaque tour de magie comporte trois parties, ou actes”, nous dit, en voix-off, le personnage incarné par Michael Caine dans la scène d’ouverture. “Le premier s’appelle la promesse. Le magicien vous présente quelque chose d’ordinaire : un jeu de cartes, un oiseau ou un homme. Il vous le présente. Peut-être même vous invite-t-il à l’examiner afin que vous constatiez qu’il est en effet réel, oui, intact, normal. Mais il est bien entendu loin de l’être. Le deuxième acte s’appelle le tour. Le magicien utilise cette chose ordinaire pour lui faire accomplir quelque chose d’extraordinaire. Alors vous cherchez le secret. Mais vous ne le trouvez pas parce que bien entendu vous ne regardez pas attentivement. Vous n’avez pas vraiment envie de savoir. Vous avez envie d’être dupé. Mais vous ne pouvez vous résoudre à applaudir parce que faire disparaitre quelque chose est insuffisant encore faut-il le faire revenir. C’est pourquoi pour chaque tour de magie, il existe un troisième acte. Le plus difficile. Celui que l’on nomme : le prestige.” Ou comment ouvrir le bal avec une note d’intention.

Vous cherchez le secret. Mais vous ne le trouvez pas parce que bien entendu vous ne regardez pas attentivement.

Car il paraît immédiatement évident que c’est à nous que Christopher Nolan s’adresse à travers la voix de son acteur fétiche, et il se présente d’emblée comme le vrai maître du jeu. Comme un prestidigitateur également, ce qu’il ne niait absolument pas au moment de la promotion, en expliquant qu’il se servait lui aussi des différents outils à sa disposition (écriture, mise en scène, montage) pour manipuler et surprendre son public. Il convient alors de rajouter une histoire à celles qui se mettent en place et s’imbriquent sous nos yeux : celle des spectateurs qui, de l’autre côté de l’écran, vont tenter de déjouer la mécanique qui se déroule devant eux. En vain. Par bien des aspects, Le Prestige devient un long métrage qui transcende son apparence de thriller historique et vaguement fantastique pour parler de cinéma sous diverses formes. Et ce n’est sans doute pas un hasard s’il débute à la fin du XIXè siècle, peu après la naissance de ce qui deviendra le 7è Art.

A travers les personnages d’Alfred Borden et Robert Angier, Christopher Nolan oppose un homme cérébral et focalisé sur la technique (comme son interprète Christian Bale, adepte comme Robert De Niro de la célèbre Méthode qui consiste à s’impliquer à fond dans un rôle, et capable de perdre près de trente kilos pour The Machinist) et une véritable star, qui soigne la forme et sait séduire et se vendre. Un véritable showman, ce que Hugh Jackman deviendra littéralement dans le biopic The Greatest Showman, consacré à P.T. Barnum, après avoir fait admirer son talent pour les claquettes dans le numéro d’ouverture de la cérémonie des Oscars 2009.

De la même manière que la rivalité entre Nikola Tesla et Thomas Edison quant à la manière d’utiliser le courant électrique est ici évoquée, le film renvoie à l’opposition entre les frères Lumière et ce même Edison au moment de la naissance du cinématographe. Et à la comparaison entre Auguste et Louis Lumière et Georges Méliès, lui aussi magicien avant de devenir réalisateur : les premiers ont inventé l’outil, la technique, quand le second est impliqué dans les origines de l’art cinématographique, avec des films bourrés de trucages tels que Le Voyage dans la Lune.

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Alfred Borden et Robert Angier, avant le drame

Des trucages que Nolan utilise d’ailleurs avec parcimonie depuis ses débuts, privilégiant les effets pratiques au numérique autant que faire se peut, y compris dans des opus tels que The Dark Knight, Inception, Interstellar ou Tenet, son dernier né. Tourné dans des théâtres américains capables de rappeler ceux du Londres victorien, Le Prestige ne déroge pas à la règle, sauf pendant sa seconde moitié lorsqu’il verse dans le fantastique avec cette machine qui permet à Angier de se dédoubler en créant des clones de lui-même. “Tu as fait des choses terribles”, lui rétorque Borden lors de leur dernier face-à-face, reprochant à son adversaire d’avoir franchi les limites et vendu son âme au diable en choisissant, malgré tous les sacrifices qu’elle impliquait, cette solution de “facilité” pour conquérir le public. N’est-ce pas là, pour le réalisateur et co-scénariste, une manière d’exprimer ses craintes face à ce qui est décrit comme “hors de prix” mais pas “impossible” par Tesla ? De montrer ce qu’il ne veut pas devenir ? Si les personnages sont assez nuancés pour qu’il n’y ait pas vraiment de méchant ni de gentil, le vainqueur de leur duel, celui du côté duquel Nolan se range, est celui qui n’a pas triché. Celui qui n’a pas fait le jeu de la technologie naissante.

Comme le metteur en scène qui, outre les effets pratiques qu’il met en avant à chaque nouveau projet (le couloir mobile d’Inception, l’avion de Tenet…), chérit l’usage de la pellicule et se refuse au numérique ou à la 3D rotoscopique à laquelle il préfère l’IMAX pour favoriser l’immersion du spectateur. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps pour réaliser que Robert Angier et Alfred Borden représentent les deux faces d’une même pièce tout autant qu’ils incarnent le cinéma de Christopher Nolan, auteur sérieux et cérébral à qui il a souvent été reproché son manque d’émotion, mais qui a su trouver de nouveaux concepts (“L’important, c’est qu’un vrai magicien essaie d’inventer quelque chose de nouveau, qui oblige les autres magiciens à s’arracher les cheveux”, clame le second) et surtout vendre ses projets grâce à des images spectaculaires, des histoires intrigantes et en faisant du mystère l’une de ses marques de fabrique. Les personnages interprétés par Hugh Jackman et Christian Bale représentent respectivement la forme et le fond, qu’il parvient à allier dans sa filmographie en nous proposant plus que de simples rebondissements.

TOUR DE CONTRÔLE

Et ça, le twist final en est le meilleur exemple. Si Alfred Borden réussit à disparaître et réapparaître d’un bout à l’autre de la scène en l’espace d’une seconde, c’est parce que nous avons affaire à des jumeaux, Albert et Frederick (d’où la contraction “Alfred” beaucoup plus explicite dans le roman), qui se relayent. Pendant les spectacles et dans la vie de tous les jours, chacun ayant renoncé à son identité pour le bien de leur numéro vedette, qui implique également que l’un se coupe le doigt après un accident dont son frère a été victime. Alors que des indices sont parsemées dans le récit (“Où est son frère ?”, demande un enfant, au début, après un tour impliquant un oiseau, tandis que, un peu plus tard, l’assistante d’Angier jouée par Scarlett Johansson élimine l’hypothèse familiale à laquelle elle ne croit pas), ce rebondissement présent dans le livre a été vu comme une facilité scénaristique par plusieurs spectateurs, alors qu’il n’est pas que poudre aux yeux.

Non content d’appuyer la métaphore des débuts du cinéma dans laquelle Borden et son jumeau seraient les Lumière, ce twist étoffe le discours plus dramatique sur les sacrifices auxquels une personne peut consentir pour la beauté de son art. “Voilà le prix d’un bon tour”, nous dit-on dans le dénouement. De manière plus réaliste qu’avec Angier et, surtout, plus personnelle. Comme Albert et Frederick, Christopher Nolan a conçu ce tour avec son frère Jonathan, co-scénariste de la moitié de ses longs métrages, avec qui il a lutté pendant quatre années afin de venir à bout de cette adaptation dans laquelle il est question de sortir de l’ombre dans un monde qui regorge de faux-semblants, au même titre qu’Hollywood où le cinéaste tentait encore de faire son trou. Mais on ressent cette obsession du contrôle qui fera sa réputation, au même titre que sa crainte de ne pas tout maîtriser, moteur de la rivalité entre les illusionnistes, ou encore la peur de se perdre face à des chimères, sans son binôme dont il sera amené à s’émanciper par la suite, ou son épouse.

Backgrid USA / Bestimage

Christopher Nolan et Emma Thomas, son épouse et productrice

C’est pendant ses études de littérature que Christopher Nolan rencontre Emma Thomas, qui deviendra sa femme, la mère de ses enfants ainsi que sa productrice. Or trois de ses longs métrages s’articulent autour de la perte de l’être aimé (quatre si l’on prend en compte la mort de Rachel Dawes dans The Dark Knight) : Memento, Le Prestige et Inception. Autant de films qui nous montrent un protagoniste partagé entre la culpabilité et l’envie de surmonter ce deuil qui leur fait prendre des virages très sombres et incarnent la notion d’obsession et d’enfermement (dans une quête ou un monde que l’on a créé), centrales dans l’œuvre du cinéaste. Au même titre que la manipulation ou la famille. Ou le temps, qui s’exprime de façon moins prononcée que dans d’autres films, puisqu’il est présent à travers le timing des tours, la structure du récit et ses diverses temporalités, ou encore dans le montage avec ses cent-quarante-six jump cuts, ces plans très brefs, comme des flashes, qui s’insèrent dans la narration et nous renvoient vers une action passée ou donnent un aperçu du futur.

A défaut de créer un monde comme il le fera systématiquement à partir d’Inception, Christopher Nolan s’approprie celui de Christopher Priest pour y exprimer ses angoisses et obsessions ou encore parler de 7è Art, évoquant aussi bien l’Histoire du cinéma que l’expérience collective qu’elle fait naître et à laquelle il fera de nouveau allusion dans Inception grâce aux rêves partagés, en plus de décrire les membres de l’équipe de Cobb (Leonardo DiCaprio) comme ceux de la production d’un film. Plus qu’un simple tour de magie, qui perdrait de son intérêt lorsque l’on connaît le truc, Le Prestige gagne à être revu tant sa richesse thématique se révèle davantage lorsque l’on y revient, parfois de manière rétrospective pour le mettre en perspective avec ce qui a suivi chez le Britannique. Un peu comme dans Inception ou Tenet, qui nécessitent que l’on s’y replonge pour mieux saisir le fond une fois que l’on a appréhendé la forme.

Est-ce que vous regardez attentivement ?

Même lorsque l’on en connaît les rouages, celle-ci reste une mécanique de précision qui confirme les talents de narrateur de Christopher Nolan, dans sa façon de nous mener en bateau et de jouer avec nos certitudes au gré des changements de point de vue ou de théoriser sur la notion de regard (“Est-ce que vous regardez attentivement ?”, nous demande-t-on d’entrée de jeu). En l’associant aux thèmes évoqués plus haut, il fait de ce film l’un des plus personnels de sa carrière, et par conséquent l’un de ses meilleurs. Peut-être même LE meilleur dans sa manière de marier tous ces éléments, ce qui expliquerait qu’il vieillisse aussi bien et voit sa cote d’amour grandir au fil des ans. Pour autant, mieux vaut connaître un peu mieux l’œuvre du cinéaste britannique avant de s’y plonger, car Inception la résume peut-être mieux, et semble davantage adaptée aux novices, en reprenant certaines figures dans une forme encore plus imposante. Dernier long métrage “modeste” de sa carrière avant qu’il ne se tourne définitivement vers les blockbusters, Le Prestige n’en reste pas moins fascinant à (re)voir et analyser, et son pouvoir est intact depuis près de quinze ans. Abracadabra !

“Le Prestige” s’achève avec la chanson “Analyse” de Thom Yorke (leader de Radiohead), issue de son album solo :

Vanniyar Adrian

Vanniyar Adrian is a seasoned journalist with a passion for uncovering stories that resonate with readers worldwide. With a keen eye for detail and a commitment to journalistic integrity, Ganesan has contributed to the media landscape for over a decade, covering a diverse range of topics including politics, technology, culture, and human interest stories.