La Colline où rugissent les lionnes : actrice surdouée, Luana Bajrami est aussi une…

Après avoir été dirigée par des réalisateurs qui sont aussi acteurs, Luana Bajrami passe elle aussi derrière la caméra avec “La Colline où rugissent les lionnes”, qu’elle avait évoqué avec nous au Festival de Cannes 2021.

Vous l’avez sans doute remarquée dans L’Heure de la sortie, Portrait de la jeune fille en feu, Fête de familleLes 2 Alfred ou L’Événement. Et elle passe déjà à la vitesse supérieure. Comme Samir Guesmi, qui l’a dirigée dans IbrahimLuana Bajrami a signé son premier long métrage avec La Colline où rugissent les lionnes.

Soit la quête d’indépendance de trois femmes dont les rêves et ambitions sont étouffés dans un village du Kosovo, pays natal de cette actrice surdouée qui est désormais une réalisatrice prometteuse. Et qui était âgée d’à peine 20 ans lorsqu’elle a présenté son premier film à Cannes en 2021, à la Quinzaine des Réalisateurs.

C’est d’ailleurs à l’issue de la première projection officielle que nous avions pu revenir, avec elle, sur ce baptême du feu très réussi.

AlloCiné : En septembre 2020, lorsque nous nous étions vus à Deauville, vous nous parliez du film et de votre envie de le présenter dans des festivals. Aviez-vous Cannes en tête, ou cela vous paraissait-il trop gros ?
Luana Bajrami : J’avais dès le départ l’ambition des grands festivals. Parce que c’était l’ambition aussi de l’histoire : que ce récit et ces visages atteignent le monde entier. Et, finalement, le moyen le plus simple, au-delà d’une sortie mondiale, c’est les festivals. C’est là que tu acquiers une grande visibilité. Donc j’avais l’ambition.

Après, est-ce que j’avais la confiance ? Ça c’est vraiment une autre chose (rires) En vrai, on avait la confiance. On ne s’est pas dit qu’on n’avait pas notre place ici. On a espéré. Et nos espoirs ont été récompensés.

Faire ce film a été un combat

Cette confiance on la retrouve dans le film, qui est un premier long métrage avec beaucoup d’assurance dans la mise en scène, les parti-pris. On a le sentiment que vous l’aviez déjà au moment de le tourner.
Oui, j’avoue. En fait je suis aussi une spectatrice, donc quand je vais au cinéma, j’aime bien voir du cinéma. Il y a plusieurs de genres de films, plusieurs niveaux de lecture, et un message qui est passé. Mais il y a aussi ce côté de divertissement, et peut-être de beauté ou de non beauté – ce qu’est la beauté, c’est un autre sujet.

Mais c’est vrai que j’ai osé choisir. Et encore, je me suis un tout petit peu limitée parce que c’était un premier film et que je manquais peut-être un peu de confiance à ce moment-là. Mais je me suis fait plaisir, c’est-à-dire que j’ai filmé comme j’avais envie qu’on filme. On était assez en symbiose avec le chef opérateur [Hugo Paturel], ce qui était super.

Car on a pu faire tout un découpage avant, et on est arrivés sur le tournage et ça a changé selon ce que les actrices proposaient. Et ça a donné cette fraîcheur, cette dynamique. Et même en termes de choix de plans. Si je ne voulais pas filmer la tête des adultes, on ne la filme pas. Et ça donne des trucs.

Comment vous sentez-vous maintenant que la première projection publique est passée ?
Là j’ai vraiment une forme d’apaisement. C’est la première fois que le public voyait ce film, alors que ça fait deux ans qu’il est dans les tiroirs. Et moi j’avais peur des réactions. J’avais peur qu’on se lève de la salle, ou qu’elle ne soit pas pleine. Mais j’ai l’impression que l’accueil était très bon. Je n’en suis même pas encore redescendue depuis, car j’enchaîne beaucoup, mais je suis hyper contente.

Surtout que faire ce film a été un combat. Ça s’est fait vite. On n’y croyait pas forcément début, puis on a réussi à convaincre au fil du temps. Et puis quand tu ramène des images… La majorité de nos partenaires, on les a trouvés grâce à nos images. C’est-à-dire que nos images étaient là et ils sont entrés dans le jeu. Ce qui, dans le système français, ne se fait pas trop, de prendre un film quand il est déjà fait (rires) C’était assez étonnant et on a un peu cassé les règles sur plein d’aspects. On n’a pas suivi le chemin de fer habituel. On est partis à pied, ou en volant.

Mais j’en suis contente car, finalement, ça a donné une forme de liberté. Je crois que je n’ai pas eu de barrière, pas plus que les autres membres de l’équipe. Il y avait juste cette peur liée au fait que ce soit un premier film et de se demander si on ne se voyait pas trop beaux, si on allait au bon endroit.

La colline où rugissent les lionnes : actrice surdouée, luana bajrami est aussi une...
Le Pacte
Luana Bajrami (en noir) avec ses actrices

En présentant le film sur scène, vous avez parlé de “convaincre que l’âge ne compte pas et que cette histoire mérite d’être racontée” ? Est-ce pour cette question d’âge que le projet a été difficile à monter ? Ou le fait que ce soit tourné au Kosovo, dans la langue locale avec des visages inconnus du grand public ?
C’est vrai que le projet est un peu ambitieux sur le papier. Le scénario c’était vraiment une énergie posée sur le papier. Il a bien sûr été travaillé ensuite, mais c’était effectivement en albanais, avec aucun visage connu : ces actrices, c’est leur premier long métrage. Mais j’avais cette envie là. J’avais envie d’un vent frais. Et ça a été dur de convaincre parce que oui, j’avais 18 ans. J’étais déjà actrice, donc je connaissais le milieu. Mais ce n’est pas parce qu’on est acteur que l’on peut être réalisateur forcément. Je ne sais même pas si je peux me considérer comme une réalisatrice d’ailleurs.

Mais c’était drôle car je suis arrivée avec mon scénario sous le bras, du haut de mes 1m58 (rires) “Bonjour, j’ai 18 ans, je vais faire un film !” En vrai il y avait tellement de conviction dans cette histoire. Il fallait la raconter pour moi. Il fallait peindre un peu cette jeunesse de cette manière, sans filtre. Je me sondais un peu moi-même en écrivant.

Parce que ce sont des états d’âme que j’ai pu traverser et que je traverse certainement encore. La majorité d’entre nous les traverse même toute sa vie. Quelque part, le film parle aussi du passage de l’enfance à l’adolescence, et à l’âge adulte. Mais cette limite est très très très très floue.

Vous avez également dit que vous vouliez permettre à de jeunes voix d’être entendues. Est-ce parce que le cinéma français est trop frileux à ce niveau, de la même manière que l’âge a été un obstacle ?
Oui, et que je dis qu’il faudrait plus faire confiance à la jeunesse, c’est aussi qu’il faudrait tous nous voir comme des artistes quand tu arrives avec un projet. Que tu sois un homme, une femme ou autre. Que tu aies 18 ou 70 ans. C’est important de prendre en compte la capacité de mener un projet de A à Z, car c’est comme ça qu’il vit. Mais il faut aussi prendre en considération le besoin qu’a l’artiste de s’exprimer. Son désir. Et, si ça va dans le bon sens, le soutenir et l’accompagner. Pas seulement financièrement.

Comment est né ce désir de raconter cette histoire ?
Je n’ai pas vraiment de souvenir d’un moment où le film est né. Car quand j’écris, je ne pars pas d’un sujet mais d’une scène : ici des filles sur une colline qui parlent de la situation catastrophique. Or cette scène n’existe plus dans le montage, mais elle a donné son titre au film. Et je pense que cette idée a longtemps maturé en moi.

C’est aussi cette double-culture qui, je pense, m’a donné une forme de distance : j’avais une vision externe de la jeunesse française – avec l’école par exemple. Une vision extérieure de la jeunesse kosovarde, puisque j’allais aussi à l’école là-bas – mais en tant qu’invitée, avec ma cousine, ce que tu peux faire sur place. Et c’est super car ça te donne une vision très large, et ça te permet de réaliser que les situations ne sont pas du tout les mêmes. On ne peut pas comparer la France et le Kosovo même si, en termes d’émotions, de sensations et de questionnements, c’est exactement la même chose.

Même la barrière de la langue n’existe plus à ce moment-là. Celle des traditions non plus. Et c’est aussi pour ça que le personnage de Lena incarna la petite Française mais aussi une forme d’idéal de liberté pour les filles. Sauf que, au final, elles ne se connaissent pas vraiment : elles viennent et se confrontent à un conflit, mais elles ne se comprennent pas jusqu’au bout même si elles ont envie d’apprendre à se connaître. Peut-être aussi qu’elles n’étaient pas faites pour se comprendre. Et au final elles sont toutes les quatre perdues, et je trouvais ce rapport hyper important et intéressant, car il nuançait le propos.

Je pense être entrée dans le cinéma en tant qu’actrice pour être réalisatrice. Pour apprendre.

Vous aviez prévu dès le départ de jouer Lena ? Ou cela s’est fait par nécessité ?
Par nécessité. Surtout que les dialogues étaient en langue albanaise, ce qui était compliqué. J’avais pensé à d’autres actrices que je connais, mais on n’a pas pu mettre cela en place. Aussi parce qu’il fallait apprendre des dialogues en phonétique, et ça peut faire peur. Finalement je me suis dit pourquoi pas. Ma seule peur, c’était que les idées de Lena me soient associées. Mais vu le propos du film, et au vu des siens, ça va.

Comment s’est passé le reste du casting, pour trouver ces actrices dont c’est le premier film ?
C’était aussi l’une des difficultés : s’insérer dans l’industrie cinématographique kosovarde. On peut trouver des actrices au Kosovo car il y en a, mais il n’y a pas vraiment d’agences. Plus des facultés, des universités où on apprend le jeu d’acteur – plus théâtral que cinématographique d’ailleurs. Mais au final j’ai fait un casting sauvage.

J’ai rencontré beaucoup de jeunes filles, avec de l’expérience d’acting ou pas du tout, mais quand ces trois filles ont passé la porte, j’ai su que c’était elles. C’est peut-être un peu cliché de dire ça, mais c’était vraiment un truc de sensation. Surtout que je l’ai fait durer pendant un mois ce casting. Pendant un mois je les ai rappelées, ensemble ou séparément, et ça a donné ça.

Le fait d’avoir beaucoup tourné avec des réalisateurs qui sont aussi acteurs a-t-il joué dans votre envie de vous lancer ?
Je t’avoue que je pense être entrée dans le cinéma en tant qu’actrice pour être réalisatrice. Pour apprendre. J’adore le métier d’actrice, ce que ça confère et ce que ça donne. Mais c’était ma façon d’apprendre sur le tas. Mon école, puisque je n’en ai pas fait. J’ai appris tout le système comme ça, mais c’est aussi tout ce que t’apportent les cinéastes, avec leur vision du monde, la façon dont ils écrivent le scénario.

Ce qui m’a toujours fascinée, c’est l’objet du scénario et le film final. A la fin, ça reste le même fil conducteur, la même idée, mais le film a acquis une personnalité, qui n’est pas forcément celle du scénario. Nous c’est ce qu’on a vécu : j’ai écrit un film, on en a tourné un autre et monté encore un autre. Donc la phrase qui dit qu’on écrit trois fois un film – au scénario, au tournage et au montage – c’est hyper vrai car je l’ai vécu ainsi.

La colline où rugissent les lionnes : actrice surdouée, luana bajrami est aussi une...
Le Pacte

Des réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé vous ont-ils influencée ?
C’est compliqué à dire, mais j’ai beaucoup observé Sébastien [Marnier]Céline [Sciamma] ou Cédric [Kahn], pour voir ce que toi tu ferais ou ne ferais pas. Pas parce qu’ils font mal les choses, mais parce que tu veux te diriger vers quelque chose de différent. Moi j’ai une grosse passion pour le cadre et la composition de l’image.

Ce qui se voit dans le film.
(rires) J’adore ça ! Les couleurs, que ce soit petit. J’aime bien l’action, le fait qu’on ne se pose pas trop de questions. Il y a plein de choses dans le film qui peuvent paraître fantaisistes, mais je me fais confiance parce qu’il y a aussi une énergie et qu’on a envie de rentrer dedans avec ça. Et je me suis également découvert une grosse passion pour la direction d’acteurs.

Est-ce parce que je suis actrice aussi ? Peut-être. Car je me suis comporté avec les actrices comme j’aurais aimé qu’un réalisateur se comporte avec moi. Je leur ai donné énormément de matière sur les personnages, j’ai même fait des fiches. Mais je leur ai laissé le choix de les utiliser ou non. Il y avait un vrai échange et une confiance mutuelle.

“La Colline où rugissent les lionnes” fait parfois penser à “Mustang”, qui était aussi solaire et parlait de liberté dans une société qui ne laissait pas cette place aux héroïnes. Est-ce un film qui vous a influencée ?
Je pense que oui même si, quand j’écris, je me base plus sur des livres que sur des films. Mais j’avais celui-ci en tête. On m’a aussi parlé de Spring Breakers et Virgin Suicides, mais je pense que le grand rapport avec Mustang, c’est qu’on parle d’un pays étranger.

Et cet enfermement est peut-être le premier sujet quand tu fais un film dans un autre pays. Surtout que le Kosovo n’est pas l’un des pays les plus filmés au monde. Mais t’as envie de dire que tu veux péter les murs.

Mais on sent qu’il y avait aussi une envie de filmer le Kosovo.
Oui, c’est une région que j’adore. Et les gens qui y vivent, qui ne peuvent pas en sortir, ils ont une forme d’amour pour ce pays, et je trouve ça trop beau.

ATTENTION – La question et la réponse ci-dessous reviennent sur la fin du film. Sans en dévoiler le contenu, mais vous pouvez passer votre chemin si vous le n’avez pas encore vu et souhaitez ne rien savoir du tout.

Le côté fantaisiste dont vous parliez plus tôt fonctionne d’autant mieux qu’il accentue la brutalité du retour à la réalité à la fin. Mais que signifie le tout dernier plan, qui tire vers le film d’horreur ?
Je n’ai pas vraiment envie de révéler la signification qu’il a pour moi, mais je peux donner des clés. Et je peux dire qu’il est complètement métaphorique. C’est un peu une signature de ma part aussi, car il sort de nulle part, et il a aussi une puissance dans ce qu’il peut vouloir dire, selon ce qu’on y voit.

Il a aussi une force, car elles sont à la fois en position de force et de grande faiblesse. C’est un énorme paradoxe qui me semblait intéressant au vu de tout le film.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 8 juillet 2021

Related Posts

error: Content is protected !!