Inexorable : quand Fabrice Du Welz revisite les thrillers des années 90 – Actus Ciné

Deux ans après “Adoration”, Fabrice Du Welz est de retour avec “Inexorable”. Un autre titre court pour un thriller implacable en forme d’hommage à ce qui se faisait il y a quelques décennies, et sur lequel il revient avec nous.

Deux ans après Adoration, Fabrice Du Welz est déjà de retour dans les salles. Avec un film présenté en septembre 2021 au dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville, qui faisait la part belle à quelques longs métrages francophones.

Dont cet Inexorable, histoire d’un ecrivain en panne d’inspiration (Benoît Poelvoorde) et d’une mystérieuse jeune femme (Alba Gaia Bellugi) dont l’arrivée va bouleverser la tranquillité de leur grande demeure et faire remonter quelques secrets enfouis à la surface. À mi-chemin entre le thriller et le film d’amour selon son metteur en scène, qui a évoqué le résultat et ses obsessions à notre micro.

AlloCiné : Comment est né “Inexorable” ? D’un syndrome de la page blanche comme celui qui est au cœur du récit ?
Fabrice Du Welz : Non car c’est un projet que j’ai failli tourner avant Adoration. Mais le script était assez différent. Je l’ai repris après avoir fait Adoration, et là j’étais un peu catastrophé. Je me suis donc dit qu’il fallait vraiment que je le reprenne un peu, mais j’avais une idée très particulière de ce que je voulais faire : je voulais quelque chose de beaucoup plus tendu, de beaucoup plus écrit, dans une forme de classicisme bien sûr. Dans un classicisme tendu.

L’idée c’était surtout de revisiter le “home invasion” ou le thriller érotique cher à mon adolescence, avec une multitude de films que j’apprécie particulièrement. Et notamment ces films américains qu’on a vu fleurir énormément, car c’était un genre très à la mode.

Des films comme “La Main sur le berceau” ?
Oui, La Main sur le berceau, Liaison fatale, Basic Instinct, JF partagerait appartement… J’avais une réelle envie de ça, et je voulais construire quelque chose qui soit beaucoup plus dans la tension, avec des ressorts dramaturgiques beaucoup plus forts, construits, avec aussi le sens d’une géographie. On a travaillé sur cet aspect, puis il y a eu le casting qui, forcément, change tout : quand on travaille avec Benoît Poelvoorde ou un autre, ça n’est pas du tout la même chose.

Et je l’ai aussi fait en réaction profonde à Adoration : il y avait vraiment la volonté de faire un film qui soit beaucoup plus structuré et avec une idée de mise en scène qui soit beaucoup moins évidente. Je voulais vraiment m’effacer, construire un espace mental, mais de manière beaucoup discrète – en étant quand même très très là – et aussi en essayant de revisiter… Ça n’est pas un film plein de références, mais je suis très cinéphile donc il y en a forcément. Il y a notamment Chabrol qui est très important pour moi, donc j’ai essayé de construire quelque chose qui soit plus chabrolien au début et, en même temps, prendre le spectateur par la main et l’emmener dans mes marécages plus singuliers, plus personnels.

Très souvent, j’ai eu l’impression d’avoir fait des films où je mettais le spectateur face à lui-même dès le début. Donc il devait se positionner et c’est ce qui provoquait souvent, à mon avis, des réactions épidermiques. Ici, il y avait la volonté de le prendre par la main, de l’emmener dans une histoire et ensuite de la déconstruire et de convoquer certaines obsessions que je peux avoir habituellement. Mais il était important pour moi d’avoir une narration dans un arc dramaturgique beaucoup plus construit.

Je convoque mes obsessions habituelles, avec une volonté de cinéma plus classique, certes, mais une volonté de finalité, de tension et de plaisir de cinéma

On se dit effectivement, en voyant le film et l’usage des lumières rouges notamment, que si Claude Chabrol avait fait un giallo, le résultat aurait pu ressembler à “Inexorable”.
C’est un très beau compliment, je vous remercie beaucoup. Même si tout le monde se met un peu à la lumière rouge aujourd’hui. Il y en a partout, mais elle n’est pas du tout pour faire joli ici. Elle est tout à fait justifiée dans la mesure où nous sommes dans un hôtel de province qui est éclairé par les panneaux de bière de l’extérieur, qui sont rouges. Au-delà, il y a très très peu d’afféteries colorées.

Mais je suis d’accord avec vous sur la dimension giallesque. Même si c’est pas toujours conscient, car c’est quand le film apparaît qu’on y voit un film de fantômes, un film baroque, un giallo. Mais je pense qu’il a un positionnement qui est très clair, beaucoup plus que dans certains de mes précédents films. Et puis, surtout, il y a la notion de plaisir. J’ai voulu faire un film qui aille véritablement chercher un public et qui que le public puisse se dire : “Ah ouais on est tendus, mais qu’est-ce qu’il va se passer ? Qu’est-ce qu’elle veut véritablement ? Comment ça va se dénouer ? Quels sont les mensonges ?”

Tout ça, ce sont des prétextes. On voit bien qu’il est très important pour moi de creuser les troubles et les turpitudes de tous les personnages. C’est ce qui m’excite beaucoup. Donc là je convoque mes obsessions habituelles, avec une volonté de cinéma plus classique, certes, mais une volonté de finalité, de tension et de plaisir de cinéma.

Est-ce que le choix du titre, qui implique une idée de fatalité, c’était aussi en réaction à “Adoration” ?
Il existait presqu’avant Adoration. J’aime bien ce mot, pour plein de raisons. Je l’aime beaucoup car j’ai l’impression qu’il y a quelque chose d’inexorable partout, tout le temps. J’aimais ce titre comme un titre de film, car c’est un peu le MacGuffin [objet prétexte au développement de l’histoire, très souvent utilisé chez Alfred Hitchcock, ndlr] et, en même temps, quelque chose qui embrase un peu tout le film.

Effectivement, il y a le déterminisme du mal, du mensonge, et tout ça irrigue le film. Vous parliez de Chabrol, et se rappeler de Mélanie Doutey dans La Fleur du mal correspond très fort à ce que j’ai essayé de faire ici. Autrement, bien sûr. Mais Mélanie Doutey dans La Fleur du mal fait étrangement penser à la jeune Gloria dans Inexorable. Même si, entendons-nous bien, je ne me compare absolument pas à Claude Chabrol. Que ce soit bien clair. Mais ce sont des choses qui m’ont porté.

Mais tout ça, ce sont des intentions. Ce qui compte, c’est que j’ai vraiment cherché à faire un film rappelle ceux que je pouvais kiffer dans les années 90. Un truc qui soit sous tension, excitant et étonnant quoi. Et pas forcément prévisible.

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OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Mélanie Doutey, Fabrice Du Welz et Alba Gaia Bellugi au Festival de Deauville

La quasi-totalité des titres de vos films tient en un mot. Est-ce un choix conscient ?
Oui, j’essaye de faire ça. C’est comme certains personnages qui reviennent : vous voyez bien que le prénom Gloria revient beaucoup, comme les familles Bellmer, Bartel. C’est probablement une coquetterie, pour être tout à fait honnête, mais j’aime bien construire mon propre château de sable. Et depuis mes expériences parfois un peu problématiques de films de commande, je suis plus que jamais déterminé à creuser mon sillon.

Effectivement, il y avait déjà une Gloria dans “Adoration”, mais également Benoît Poelvoorde au casting. Est-ce qu’il y aurait aussi une forme de continuité, même si vous dites que “Inexorable” a été fait en réaction ?
Ça je ne m’en rends pas bien compte. J’essaye vraiment d’avancer bon an, mal an, avec le plus de passion. Et je m’applique. Je suis vraiment quelqu’un qui travaille et je n’ai pas vraiment conscience de tout cela. Mais j’avance et j’ai peut-être l’impression que c’est la fin d’un cycle, même si on verra ce que l’avenir nous réserve. En tout cas, c’est toujours la même matière que j’essaye de creuser. Ça m’aide à vivre, sincèrement. Faire du cinéma, ça m’est indispensable. Je pense que je ne pourrais pas vivre si j’étais empêché de faire du cinéma.

C’est pour cette raison que vous faites des films de manière si rapprochée ?
Oui. Et encore, je trouve que ça n’est pas assez rapproché. Je ne comprends pas les gens qui font un film tous les six ans : la génération de nos pères faisait deux ou trois films par an, tout comme Jacques Doillon dans les années 90. Et je ne vous parle même pas du cinéma italien d’exploitation, qui en faisait plein aussi. Les cinéastes japonais font énormément de films également. Moi j’ai l’énergie pour faire autant de films. Après, la complexité du financement fait qu’il est aujourd’hui compliqué d’en faire. Donc il faut vraiment une énergie particulière.

Et il faut s’inscrire dans quelque chose, dans un travail. Mais c’est circonstanciel. C’est vraiment le temps qui est comme ça, c’est l’époque. Moi je suis là et je suis un cinéaste obsessionnel, donc je veux faire des films tout le temps. Je ne pense qu’à ça. Quand je termine un film, je pense au suivant. Mais je n’ai absolument aucun mérite. C’est juste comme ça, je ne peux pas faire autrement. Mais je pense que ce serait pareil si j’étais écrivain, peintre ou architecte.

Je ne pourrais pas vivre si j’étais empêché de faire du cinéma

Le casting a-t-il été compliqué à composer, notamment en ce qui concerne l’attribution des rôles de Benoît Poelvoorde et Alba Gaia Bellugi ?
C’est toujours un peu compliqué car c’est déterminant. On voit bien que le personnage de Marcel, incarné par un autre acteur, c’est complètement autre chose. J’ai un amour réel, sincère et vraiment passionné pour Benoît. C’est parfois un peu problématique, mais c’est quelqu’un qui compte énormément pour moi. Je suis béat d’admiration devant lui, c’est quelqu’un qui m’électrise.

Il se passe toujours quelque chose avec lui.
Voilà. C’est un immense acteur populaire pour moi. C’est pour moi l’un des derniers grands grands acteurs populaires capables de tout. C’est l’eau et le feu à la fois, c’est l’air et la terre, c’est tout et son contraire. Il est unique. Il me fait penser à tous ces grands acteurs des années 50 comme Paul Meurisse, Michel Simon, Jean Gabin… Et puis c’est quelqu’un d’immensément populaire. Il suffit de se balader avec lui dans la rue pour comprendre à quel point les gens l’aiment, comme s’ils se sentaient proches de lui, de ses turpitudes, de ses démons.

C’est quelqu’un qui est très lumineux et en même temps très sombre. Quelqu’un qui me fascine beaucoup. J’ai vraiment beaucoup de plaisir à être avec lui, à l’approcher. Je ne suis pas forcément son ami, mais il se passe quelque chose entre nous sur un plateau. Et pour ce qui est d’Alba, c’est la vision, un soir, de 3 X Manon qui m’a fait me dire : “Mais qu’est-ce que c’est que cette jeune femme ?” Elle est dingue, donc j’ai tout fait pour l’avoir dans le film, à tel point que je ne voyais plus qu’elle pour le faire. Elle a cette noirceur et, en même temps, elle est touchante.

Et a ce côté fébrile et est directement attachante. Et elle a des accents presque gainsbouriens. On dirait parfois Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée, même si c’est incomparable et que l’une n’est pas l’autre, évidemment. Mais elle me touche beaucoup et c’est une actrice avec qui j’ai eu énormément de plaisir à travailler. Avec Mélanie aussi, je suis ravi. Pareil pour la gamine. Ça a été un moment passionnant d’expérimentation : je suis très préparé avec mon équipe, parce qu’on commençait à vraiment bien se connaître, on avait envie de faire quelque chose de très différent d’Adoration et donc on s’est mis une charte, c’était toujours très préparé, et puis après moi, j’ai vraiment pu travailler en bonne intelligence, avec mes acteurs.

Inexorable : quand fabrice du welz revisite les thrillers des années 90 - actus ciné
The Jokers
Alba Gaia Bellugi et Benoît Poelvoorde

Cela ressemble souvent à un cliché de dire cela, mais la maison est vraiment filmée comme un personnage ici. Trouver le bon décor a-t-il été compliqué ? Ou avez-vous écrit en fonction du lieu que vous aviez choisi ?
Non, j’ai eu beaucoup de chance et ça m’arrive rarement. Mais la première maison que j’ai visitée, c’était ce château. Avec mon directeur artistique et chef décorateur, Manu De Meulemeester, mon chef opérateur Manu Dacosse, et mon assistant réalisateur, on fait des repérages et puis on parle des textures, de comment éclairer. Vous voyez bien que chez moi, il n’y a pas de surplus de lumière, c’est-à-dire que c’est toujours la source qui est dans le décor qui éclaire.

Donc on se pose toujours des questions de fabrication. On fait comme les artisans et là, on a été vraiment été stupéfaits par cette maison. Je n’imaginais pas une maison aussi mastoc : elle fait 5 000 mètres carrés, ce qui est énorme. On a donc défini ensemble les contours géographiques de la maison, mais on a fait en sorte de la faire vivre, de la faire respirer : on parlait de déterminisme, de mal, et c’est une maison qui a un passé, qui respire, qui a été accablée sous le poids du mensonge et qui se fissure de toutes parts et qu’il faut absolument réparer. Comme Jeanne tente de réparer son couple. Il y a vraiment une correspondance réelle entre la maison et le couple, donc il était très important de la faire vivre.

Mais c’est un gros travail, surtout que je n’avais pas la latitude, je n’avais pas le budget pour repeindre les murs. Donc il a fallu être très ingénieux pour la construire et, en même temps, que ce ne soit pas trop apparent. Cela ne servait à rien d’en faire trop, il y avait un souci de discrétion, dans le sens où il fallait que le lieu vive sans donner l’impression de souligner une intention.

Donc rien n’a été tourné en studio ?
Non, tout a été tourné là et dans des décors secondaires. Il n’y a pas eu de studio, mais du faux studio dans la maison parce qu’il y avait des espaces qui nous le permettaient.

“Inexorable” nous rappelle que les enfants occupent une place importante dans votre cinéma. Est-ce qu’il y a une raison particulière ?
Vous n’êtes pas la première personne qui me dit ça, mais je ne me rends vraiment pas compte. J’adore tourner avec les enfants. Même s’ils n’en étaient pas vraiment, ce qui m’avait passionné sur Adoration, c’était le travail de casting. Aller partout, faire du casting sauvage, aller dans des maisons, des foyers, rencontrer des gamins, rencontrer des gens… Je trouve ça fascinant.

Ici j’ai eu de la chance de trouver Janaïna Halloy Fokan. J’avais vu quelques gamines, des beaucoup plus jeunes, mais je ne trouvais pas vraiment ce que je voulais. C’était compliqué. Et puis apparaît cette gamine absolument incroyable qui comprend tout : il ne faut pas lui donner le texte, juste une intention, elle la comprend et l’assimile. C’est parfois juste des miracles. Comme c’était son premier tournage, il a juste fallu qu’elle comprenne les comportements de Benoît qui, vous l’imaginez bien, n’est pas une eau paisible.

Il est arrivé qu’elle ne comprenne pas ses éclats, mais elle a très vite assimilé et a été parfaite. J’aime tourner avec des enfants, et des animaux aussi. En fait j’adore les complications, les difficultés, parce que les enfants et les animaux, ce sont les plus difficiles à diriger pour un réalisateur.

Ma sensibilité est profondément romantique

Au final, “Inexorable” est-il plus un film de vengeance ou un film d’amour pour vous ?
Un film d’amour. Tous mes films le sont. Mais celui-ci dans une vision très gothique et romantique. Comme comme pratiquement tous mes films : je vois bien que ma sensibilité est profondément romantique, mais en rapport avec le romantisme allemand des poètes. Ça c’est ma sensibilité, cette espèce de quête d’amour absolu. Mais, encore une fois, ce ne sont que des intentions. Il faut ensuite que ce soit transcendé. Que ça fasse sens, et j’espère que c’est le cas.

Ensuite c’est un positionnement où la moralité n’a pas beaucoup de prise sur moi. Bien sûr ce film est moral, mais le politiquement correct et la morale, je m’en fiche un petit peu. Pour moi le moral, c’est ce qui est beau comme disait l’autre. C’est la poésie, comme le soleil jette de l’or sur le fumier.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Deauville le 8 septembre 2021

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