De The Wire à We Own This City : “Cela fait 50 ans que l’on se bat contre la drogue sans…

Vingt ans après The Wire, David Simon est de retour avec une nouvelle série policière située à Baltimore : “We Own This City”. Accompagné de ses acteurs, il a évoqué à notre micro l’évolution de la société américaine entre les deux shows.

En cours de diffusion sur OCS, la minisérie We Own This City réunit des visages familiers du petit écran américain comme Jon Bernthal (Wayne Jenkins), Wunmi Mosaku (Nicole Steele), Darrell Britt-Gibson (Jemell Rayam), Jamie Hector (Sean Suiter) et Josh Charles (Daniel Hersl).

Ces 6 comédiens ainsi que les créateurs du show, David Simon et George Pelecanos, et son réalisateur, Reinaldo Marcus Green, ont répondu aux questions d’AlloCiné sur cette série, digne héritière de The Wire.

Pourquoi avoir choisi la ville de Baltimore comme lieu de cette série ? Est-ce que la vision de ce show reflète vraiment ce qui se passe dans cette ville ?

David Simon : Comme vous le savez sans doute, j’ai travaillé pendant plus de 12 ans pour le quotidien The Baltimore Sun. J’étais un journaliste couvrant toutes les affaires policières et donc je peux vous dire que pour moi c’est important de mettre ma ville en avant dans une série, d’autant que les choses ne s’arrangent guère en matière de criminalité et de corruption. Le secret d’une bonne série, c’est de savoir de quoi on parle et de faire le maximum de recherches.

Pour revenir à la situation de Baltimore, en fait, la criminalité est à son niveau le plus fort en ce moment dans toute l’histoire de notre ville ! Et la police est dans une impuissante complète, c’est tragique. Cela fait des décennies que l’on applique les même recettes désastreuses pour s’attaquer au trafic de drogue et à l’incarcération mais rien ne marche. Ce qui nous a intéressés avec cette série, c’était de comprendre quelle est la vraie origine de la corruption de certains policiers de Baltimore, quelles sont leurs motivations.

George Pelecanos : Je suis d’accord avec David, Baltimore est une ville tragiquement parfaite pour parler de ces problèmes de pauvreté, de disparition des classes moyennes et de violence. Mais même si l’action se déroule à Baltimore, j’ai peur que les problèmes ne soient les mêmes dans toutes les grandes villes des États-Unis.

Ce qui est certain, c’est que nous voulions être le plus réaliste et le plus honnête par rapport à la triste réalité de ce qui se passe à Baltimore, au quotidien. Tous les personnages du show sont inspirés par des personnes ayant existé ou toujours en vie […]. Nous avons fait des tonnes de recherches et discuté avec un grand nombre de spécialistes afin d’être le plus fidèle possible à la réalité.

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Est-ce que vous pensez qu’une série comme celle-ci peut changer les choses quant à la corruption qui touche certains agents dans la police ?

David Simon : Je veux vraiment sensibiliser le public sur le problème de la drogue aux USA. Je veux vraiment qu’on en finisse avec toutes ces guerres causées par la drogue. Je doute que l’on y arrive un jour. Depuis ma série The Wire, la guerre de la drogue a perduré, un peu partout. Donc oui, j’espère que cette série, assez politique, a un impact sur notre audience. Qu’elle puisse se rendre compte de la gravité de la situation.

George Pelecanos : Quand à moi, je suis plutôt sceptique sur l’impact que nous pouvons avoir quant à changer la réalité de la misère causée par ces guerres. Cela fait tellement longtemps que je travaille sur des shows qui traitent de ces problèmes et je ne constate guère de changement. Dans tous les cas, je sais que nous inspirons, parfois, certaines personnes qui veulent vraiment participer à un changement dans notre société.

Je me souviens notamment de cette personne que j’avais rencontré du temps de The Wire et qui m’avait dit s’être portée volontaire pour devenir prof dans des quartiers sensibles. Et ceci, après avoir vu notre série. Quelque part cela prouve que le changement peut arriver, petit à petit, et une personne à la fois. Il faut donc continuer d’essayer d’inspirer d’autres personnes qui peuvent faire bouger les choses.

C’est un phénomène global.

Reinaldo Marcus Green : Je suis un éternel optimiste ! J’espère que, dans tous les cas, cette série peut donner un peu d’espoir sur le fait que nous pourrons un jour changer le cours tragique de l’histoire. Le tout est de trouver la force et le ton pour parler de ces sujets qui sont tellement durs à partager. C’est en continuant la conversation que nous pouvons espérer réveiller les mentalités et changer cette fatalité dans laquelle tellement de personnes ont sombré.

Heureusement, il y a des forces de l’ordre, en grand nombre, qui mènent avec intégrité les actions nécessaires pour redonner un peu de lumière à cette sombre situation. Je vois une petite lumière au bout du tunnel, elle est toute petite, mais je crois qu’un jour elle nous éblouira tous. On ne peut pas, dans tous les cas, baisser les bras. On ne peut pas laisser tomber tous ceux qui sont les victimes de ce système en fracture totale.

Wunmi Mosaku : Oui, je pense que c’était une histoire importante qu’il nous fallait raconter et non pas uniquement pour le public américain. Je pense que les problèmes que l’on a avec les “débordements” de la police sont un phénomène global que l’on retrouve un peu partout dans le monde. Cette série aura donc forcément un impact sur le public. Je suis moitié Nigérienne et moitié Anglaise et dans mes deux pays nous avons souvent affaire à des atrocités perpétrées par la police. Qui sont ces personnes qui nous volent nos dignités et qui abusent de nos droits ? Pourquoi ont-ils tant de pouvoir et comment en abusent-ils en permanence ?

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Trop de personnes dans le monde ont perdu toute confiance en la police et c’est tellement triste. C’est donc une discussion importante que nous devons avoir. Dans tous les cas, c’est une série qui décrit avec clarté ce qui se passe toujours au sein des forces de l’ordre et j’espère que cela réveillera les consciences, c’est comme une sonnette d’alarme et il nous faut réagir. Il nous faut réagir face à ce système ultra patriarcal et ultra blanc suprémaciste, surtout aux USA.

Jamie Hector : Oui, je crois que tout a un impact dans la vie. Je pense que les personnes qui regardent notre show et qui ont vécu de vraies violences policières vont être en état de choc. Mais j’espère aussi que ce sera un processus de réhabilitation pour leur âme. Et si vous n’en avez pas souffert, c’est clair que ce show ne peut que sensibiliser votre compassion et votre compréhension de ces sujets ultra sensibles abordés dans notre série. J’espère que ce show montrera que l’on ne peut pas donner tous les droits à la police, que nos droits de citoyens doivent être mieux conservés et protégés.

Josh Charles : Cette série montre que rien n’est simple et qu’il est compliqué de séparer les “méchants” des “bons”. Surtout quand les “bons” commettent des actes criminels. J’espère que cette série permet de comprendre comment on est arrivé à cette situation absurde et comment nous pouvons la changer. Dans tous les cas je crois que le champ de la conversation a été élargi sur le sujet des abus de la police et j’espère que notre série peut aider à continuer le processus de transformation nécessaire pour tourner la page et établir un système plus juste, pour tous.

Ces “ripoux” sont une minorité.

Darrell Britt-Gibson : Je pense que cela ne peut avoir qu’un impact positif d’autant que c’est basé sur une histoire vraie. Je crois que le public pourra s’identifier à nos personnages et à mieux comprendre les sources du problèmes, de ces abus, dans notre société. Dans tous les cas nous devons comprendre que la police fait partie d’un plus gros problème qui est politique, d’un système qui impose une vision assez extrême de la justice.

Je pense que nous avons affaire à un système totalement fracturé et qui se doit d’être reconstruit avec l’appui de la communauté, du peuple. Ce n’est pas un processus simple et cela prendra du temps avant que les choses ne s’améliorent. Cette série n’est que le début d’une longue conversation que nous nous devons d’avoir au plus vite.

Jon Bernthal : Absolument, il ne faut jamais perdre l’espoir que, tous ensemble, nous pouvons casser ce cycle infernal de violence et de corruption. C’est un travail de tous les jours et nous devons tous nous mettre au travail. Une série comme la notre ne peut que vous donner l’espoir nécessaire pour continuer le combat.

En faisant partie de cette série, en ayant passé des heures et des heures avec la vraie police, la police intègre, je peux vous dire que les policiers sont aussi les victimes de certains de leurs collègues qui sont pourris. Mais ces “ripoux” sont une minorité. J’espère que notre show redorera un peu le blason d’une certaine police qui est exemplaire et qui risque sa vie tous les jours pour les citoyens que nous sommes.

Est-ce que vous pensez que l’Amérique d’aujourd’hui est différente de l’Amérique du temps de The Wire, au début des années 2000 ?

David Simon : Les policiers que nous décrivons, inspirés de vrais policiers, font partie de la génération qui suit celle des policiers de The Wire. L’action se déroule surtout de 2015 à 2017. Quand nous avions écrit The Wire, nous étions en guerre avec la drogue depuis 30 ans et maintenant cela fait 50 ans que l’on se bat sans avoir vraiment avancé ou résolu quoique ce soit. Je pense que le niveau de la société dystopienne policière a atteint des sommets qui n’étaient pas de ce calibre il y a 20 ans.

[…] Je pense que l’on a perdu toute perspective. Nous vivons une crise existentialiste où tellement de personnes des classes ouvrières ont perdu leur emploi et sont tombées dans la pauvreté et dans la drogue. C’est effroyable. Et tout ce que nous savons faire est d’incarcérer ces pauvres gens, tous ces drogués. Je ne vois pas comment la situation ne va pas empirer encore plus.

A mon sens, rien n’a changé en Amérique et la situation continue de s’aggraver. Maintenant vous avez des policiers qui rentrent chez les gens sans même un mandat et qui se permettent de voler, pour leur compte, ce qu’ils peuvent comme de la drogue ou de l’argent. C’est vraiment une situation des plus dramatiques. Surtout quand ces flics revendent ensuite cette drogue à d’autres dealers. On est vraiment tombé dans le pire de l’Amérique et je ne sais pas comment nous allons nous en sortir…

D’un autre côté, grâce au pouvoir des smartphones, tout le monde peut couvrir toutes les brutalités excessives de la police. Cela donne une petite chance de changer la justice et d’éviter tellement d’abus supplémentaires provoqués par les forces de l’ordre.

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Reinaldo, comment travaille-t-on avec des producteurs aussi talentueux que David Simon et George Pelecanos ?

Reinaldo Marcus Green : Malgré leurs années d’expérience, ils m’ont donné une grande autonomie pour mettre en scène comme je le sentais cette série. J’ai pu vraiment créer un langage cinématographique unique pour ce show, que ce soit avec le look, avec le choix des angles, et même avec le casting que j’ai pu choisir avec eux. Ils ont vraiment un esprit collaboratif.

Je crois qu’ils ont vu en moi quelqu’un qui pouvait apporter un regard neuf et frais à une série comme celle-ci. J’aime parfois faire de l’improvisation, surtout au niveau des dialogues. Mais, même avec cette approche, ils m’ont laissé faire. David a un énorme coeur et je sais que l’on ressent tout l’amour qu’il a pour Baltimore dans cette série.

Dans quelle mesure est-ce important de raconter cette histoire ?

Jon Bernthal : C’est important car ce dont on parle dans cette série est totalement d’actualité. Et Baltimore a toujours été une ville symbole de tous ces bouleversements qui sont mis en lumière dans notre show. Je pense que ce que l’on étudie ici dans cette ville est la triste réalité qui se produit également dans toutes les grandes villes américaines et du monde.

Ce que j’aime c’est la précision journalistique que David et George apportent à une telle production. C’est vraiment une approche totalement honnête de la vérité et de ce qui se passe réellement dans les rues de Baltimore. J’espère que le public réagira positivement à notre série et prendra conscience des défis auxquels nous devons faire face si nous voulons changer la société corrompue dans laquelle nous vivons.

Rien n’est ni blanc, ni noir dans notre série.

 Reinaldo Marcus Green : Je partage le sentiment de Jon. Je pense, qu’en effet, le sujet qui est au coeur de cette série, la corruption, la guerre contre la drogue, est plus que jamais d’actualité. Nous n’essayons pas de prêcher pour telle ou telle solution ou critique. Nous présentons juste les faits comme ils le sont et nous vous laissons juger l’impact de ces révélations sur une situation tellement désastreuse.

Je crois que parfois l’on ressent de la lassitude en regardant certains shows qui parlent de ces sujets avec redondance. Mais ici nous avons vraiment réussi à élever le débat et à l’humaniser. Et bien sûr, j’espère qu’au final, nous allons vous divertir et vous faire voyager dans une autre époque, une autre dimension. Ce que j’aime également c’est comment rien n’est ni blanc, ni noir dans notre série. Tout est une question de nuances, toutes les teintes sont des nuances de gris.

Jamie Hector : Il nous faut prendre conscience des changements nécessaires à effectuer si nous voulons reconstruire nos communautés et notre foi en la police. J’espère de tout coeur que ces changements auront lieu rapidement.

Un nouvel épisode de We Own This City arrive tous les mardis sur OCS.

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